Mentorat, liens d’apprentissage et transmission au sein des collectifs de vins nature

14 décembre 2025

Introduction sensorielle : le mentorat, fil invisible du vignoble naturel

Le vin ne se fait jamais seul, il est œuvre de rencontres, de terres inconnues — et d’un souffle transmis. Dans le tumulte renaissant des collectifs nature, une évidence s’impose : sans mentor, point de réinvention durable. Mais quelle place occupe réellement ce mentorat au cœur de ces communautés effervescentes qui portent la révolution du vin vivant, à Bordeaux comme ailleurs ? Plongée dans un phénomène aussi discret que fondamental, où l’échange et la transmission se déploient à la croisée du savoir-faire, du respect du vivant et de la promesse collective.

Les collectifs nature : laboratoires de transmission

Au-delà du mythe du vigneron solitaire, l’histoire des vins naturels est jalonnée de dynamiques collectives. À Bordeaux, ces mouvements, d’abord marginaux, s’incarnent de plus en plus dans des collectifs jeunes, effervescents, à l’image des Tontons Gredins ou du Collectif Bordeaux Pirates. Selon un recensement de l’Association des Vins Naturels (AVN), près de 40% des vignerons bios et natures se revendiquent aujourd’hui membres d’un ou plusieurs groupements locaux (AVN, 2023).

Au sein de ces structures, le mentorat prend une dimension différente de la simple transmission filiale ou académique : il s’agit d’un maillage horizontal où s’échangent tours de mains, astuces empiriques, récits de vendanges et conseils de cave. Loin d’une verticalité hiérarchique, le mentorat devient “compagnonnage”, perpétuant l’esprit des sociétés d’entraide du Moyen Âge ou même la fraternité vivante des associations rurales du XXe siècle (Vin et sociétés rurales de la France contemporaine, Jean-Robert Pitte, 2009).

Mentorat ou compagnonnage ? Une transmission enracinée

Le terme de mentorat évoque souvent l’accompagnement formel, organisé, parfois ritualisé. Dans les collectifs nature, la réalité est moins cadrée, mais pas moins puissante. Les jeunes vigneronnes et vignerons entrent dans le cercle via :

  • Des stages pratiques (dans 82% des cas d’installation selon l’INRAE, 2021)
  • Des chantiers participatifs (« chantiers de taille », vendanges communes, travaux sol-plantes : chiffrés à 120 par an rien qu’en Gironde)
  • Des groupes d’échanges type GIEE (Groupement d’Intérêt Économique et Environnemental) : 78 émergent sur la seule région Nouvelle-Aquitaine en 2023
  • Des réseaux informels, souvent nourris par les foires, salons (La Renaissance des Appellations, Festivini Nature)

Un mentor, ici, n’est pas toujours le plus âgé ou le plus reconnu. La transmission se diffuse de pair à pair, par l’exemple plus encore que par le discours. On se passe des adresses de fournisseurs de compost, on partage un soufre après fermentation, on s’invite à tailler ou on s’épaule lors d’aléas climatiques. À Bordeaux, un collectif comme Bordeaux Pirates revendique des “tables ouvertes”, où chaque solution apportée doit être immédiatement transmise à au moins trois autres membres – ce que les sociologues nomment le “multiplier effect”.

Mentorat et culture de l’expérimentation

Une spécificité des collectifs nature réside dans la liberté vis-à-vis des dogmes techniques. Le mentorat ne se contente pas de transmettre ; il outille, encourage à réinventer. Une enquête menée par Nature et Progrès indique que 68% des vignerons en vin naturel déclarent avoir changé au moins une pratique-clé sous l’impulsion ou les conseils d’un pair mentor (Nature & Progrès, rapport 2022).

  • Introduction de pratiques de macération plus courtes ou non-égrappées,
  • Abandon ou réduction drastique du soufre à la mise,
  • Expérimentation de cépages anciens, réintroduits souvent sur conseil ou observation d’un aîné,
  • Utilisation de levures indigènes et abandon total des additifs œnologiques industriels.

Cette “perméabilité” est précieuse. L’ancien dit : « J’ai fait cette erreur, évite-la. » Le jeune ose : « J’ai tenté ça, viens goûter, qu’en penses-tu ? » À Rimensac, le partage de recettes de tisanes pour soigner le mildiou circule de mains en mains, fait le tour des grappes, se murmure l’hiver au coin des barriques, s’expérimente dès les premiers bourgeons.

Quelques chiffres-clé sur le mentorat et l’échange dans les collectifs

  • Une étude de l’INRAE (2021) révèle que 65% des jeunes installés en viticulture biologique ou « nature » déclarent un accompagnement régulier d’au moins un “mentor” informel, contre 43% en conventionnel (INRAE).
  • La proportion de femmes bénéficiaires d’un mentorat pair en viticulture naturelle grimpe à 55%, bien au-dessus de la moyenne agricole nationale (source : Fédération Nationale d’Agriculture Biologique).
  • Les réseaux d’entraide permettent de réduire de 24% en moyenne les pertes dues aux aléas climatiques, grâce au partage rapide de solutions biodynamiques ou de techniques de prévention.
  • 81% des membres de collectifs nature interrogés estiment que la dimension mentor/mentee est “essentielle ou très importante” pour leur bien-être et leur désir de rester sur le long terme dans la filière (Baromètre Vins Nature 2023, AVN).

Des parcours singuliers, des récits tissés à plusieurs voix

Aucune histoire de mentorat ne ressemble à une autre. Dans les collectifs nature bordelais, certains ont été accompagnés “par la main” dès la première taille, d’autres ont tissé leur réseau dans la douleur des premières vendanges ratées, le doute et le besoin d’écoute.

  • Un jeune viticulteur de Sainte-Foy-la-Grande raconte que c’est un voisin de 30 ans son aîné, célèbre pour ses “vins sans maquillage”, qui lui a offert ses premiers pieds de semis d’engrais verts et l’a initié au compostage à la ferme.
  • Dans l’Entre-deux-Mers, une vigneronne, issue de la reconversion après une carrière dans l’enseignement, relate avoir trouvé dans les réunions du collectif des réponses “plus humaines et pratico-pratiques” que dans n’importe quel manuel technique.
  • À Pujols, un groupe d’une dizaine de jeunes installés se retrouvent chaque mois pour déguster à l’aveugle, échanger leurs difficultés saisonnières, et recevoir les conseils éclairés d’un “ancien” qui ne manque jamais d’insister sur la patience et l’échec comme ingrédients du succès.

Tout cela construit un tissu où la vulnérabilité n’est pas faiblesse mais source puissante d’apprentissage.

Mentorat et transmission des valeurs : plus qu’une technique, une éthique

Dans les collectifs de vins nature, le mentor n’est pas simple technicien. Il incarne une certaine vision : respect du sol, refus de fabriquer un “produit” formaté, engagement écologique sans concession. Les conseils ne se limitent pas à la meilleure manière de soufrer ou à la gestion d’une fermentation capricieuse. Ils portent sur :

  • L’écoute et la préservation de la biodynamie du vivant,
  • La revalorisation des cépages autochtones oubliés,
  • Le refus des intrants chimiques et la sélection rigoureuse de chaque geste,
  • La solidarité en période d’aléas.

Comme le souligne le vigneron et auteur Olivier Cousin : « On ne transmet pas un vin, on transmet une façon d’habiter une parcelle. » Le mentorat, au sein des collectifs nature, devient donc transmission d’un art de vivre, d’une résistance poétique au formatage industriel.

Le mentorat demain : un enjeu face à l’isolement et à la transition écologique

Dans un contexte de changements climatiques accélérés, d’incertitudes économiques et de crises de vocation agricole (selon la Chambre d’Agriculture de Gironde, 58% des exploitants conventionnels interrogés en 2023 envisagent de réduire ou d’arrêter leur activité avant 2030), le mentorat joue un rôle de stabilisateur mais aussi de catalyseur. Plus que jamais, il consolide la résilience des nouveaux venus, offre une mémoire locale à ceux qui inventent de nouveaux chemins, et garantit que la “folie douce” du vin nature puisse trouver racine et durer.

Il ne s’agit plus seulement de transmettre des gestes, mais aussi des outils d’adaptation, une posture face à la terre — et la volonté de toujours partager plus loin. Loin des logiques de “business model”, le mentorat dans les collectifs naturels joue la carte de la relation, de la gratuité (ou du troc : on échange un pressoir contre deux conseils en taille), et de l’immense plaisir à apprendre ensemble, dans une constance d’émotions et de grandir partagé.

L’avenir du mentorat dans les collectifs nature : quels défis ?

  • Conférer davantage de légitimité aux réseaux informels — trop souvent sous-estimés par les institutions, alors qu’ils jouent un rôle fondamental pour maintenir la flamme de la transmission sur des terres parfois isolées.
  • Assurer l’intégration des nouveaux arrivants — dont beaucoup proviennent d’autres horizons professionnels, féminisent et rajeunissent la filière, et apportent leur propre désir de reconfigurer la tradition.
  • Éviter la dilution des valeurs fondatrices — la tentation guette, dans un marché de plus en plus en demande, de standardiser le “nature” au risque de perdre la vigueur subversive du mouvement.
  • Inventer de nouvelles modalités d’accompagnement à distance — groupes WhatsApp ou plateformes dédiées, pour maintenir le lien là où la géographie sépare.

Un ferment de culture, un foisonnement d’histoires

Le mentorat, dans les collectifs nature, n’est ni guide ni boussole unique. C’est la polyphonie des voix d’entraide, la vibration du partage, la force des liens invisibles. Il façonne des chemins de traverse où s’écrivent, chaque année, des histoires nouvelles, libres, et solidaires.

C’est ainsi — à rebours des routes balisées — que les rouges naturels de Bordeaux s’inventent au présent, bien ancrés dans la terre et dans la mémoire vive de celles et ceux qui, ensemble, osent goûter l’inconnu.

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