Bordeaux à la source : dans les réseaux vivants des vignerons nature

24 octobre 2025

Pourquoi les réseaux de vignerons naturels sont-ils nés à Bordeaux ?

Ces dernières années, Bordeaux a vu éclore des groupes autonomes, ébranlant l’image de monoculture dominant tout le reste. Leur but ? S’entraider face à l’ampleur du système, mutualiser leurs outils et expériences, rendre visible une alternative écologique et sensible à la production traditionnelle du Bordelais, tout en luttant contre l’isolement.

Ce maillage de solidarités répond à des besoins concrets :

  • Mutualisation : partage de matériel et de moyens techniques, nécessaire à ceux qui, souvent, débutent sur des micro-parcelles en bio.
  • Visibilité : organiser des salons ensemble ou monter des événements pour faire connaître leurs vins auprès d’un public exigeant et curieux.
  • Échange de pratiques : discuter taille douce, levures indigènes, choix des dates de vendanges ou conversion au sans-soufre.
  • Force politique : faire entendre une pluralité de Bordeaux, parfois invisibilisée dans les cercles institutionnels tels que le CIVB (Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux).

Ce n’est pas un hasard si, de 2015 à aujourd’hui, les collectifs de vignerons « naturels » sont passés de l’ombre à la lumière. On en recensait à peine une douzaine en 2010, ils sont plus de 40 domaines engagés en nature ou en conversion bio/dynamie aujourd’hui (source : NaturaSup, 2023).

Quelques collectifs incontournables à Bordeaux

Le Syndicat des Vins Naturels de Bordeaux

Depuis 2019, ce collectif fédère une vingtaine de vigneron·nes – des noms établis (Château Le Puy, Château Meylet) mais aussi de jeunes planteurs passionnés (La Grande Clotte, Les Chais du Port de la Lune). Leur manifeste est net : “Faire des vins de Bordeaux, sans intrants œnologiques, sans souffre ajouté, sans concession, tout en respectant les terroirs et l’histoire de la région”.

  • Organisation annuelle de la Foire aux Vins Nature de Bordeaux à Darwin, qui rassemble plus de 1200 visiteurs (chiffres 2022, source : SVNB).
  • Campagnes de sensibilisation auprès de cavistes et restaurateurs locaux pour casser les clichés.
  • Mise en réseau pour les vinifications partagées, souvent dans des petits chais urbains.

Les Vins Libres de Bordeaux

Ce groupe contemporain, né en 2018, réunit des vignerons d’origines et de terroirs divers – des Graves à l’Entre-deux-Mers – autour de l’idée que le libre-arbitre et la créativité sont les seuls ferments admis. Plusieurs domaines sont certifiés bio ou en biodynamie, tous mettent l’accent sur l’absence d’intrants et la micro-vinification.

  • Rencontres pédagogiques pour le public, ateliers de dégustation off (en marge de Vinexpo par exemple).
  • Soutien à l’installation de jeunes vigneron.nes via parrainage, partage de contacts (banques, fournisseurs...)

Les Anonymes du Bordelais

Pour ceux qui souhaitent œuvrer « sous le radar », cette structure informelle facilite l’entraide sans prise de position médiatique. Un paradoxe ? Non : cultiver une identité hors système sans s’enfermer dans la polémique. Les Anonymes pratiquent :

  • Des achats groupés de petit matériel (sulfites analytiques, machines-à-érafler – toujours peu utilisées, mais nécessaires parfois lors de millésimes difficiles).
  • Des séances de dégustation internes : on goûte l’évolution de chacun, on se conseille à voix basse.
  • Un groupe de discussion WhatsApp où les sujets abordés vont de la météo à la dépressurisation d’une cuve sans pompe…

Les événements et salons, véritables agoras des vins naturels bordelais

Si la viticulture naturelle de Bordeaux a gagné en maturité, c’est aussi parce qu’elle a su réinvestir les lieux publics et décloisonner son audience. Les salons sont à la fois espace de parole, forum militant et fête païenne.

Les Foires et Salons : plus qu’une vitrine, un laboratoire

  • La Foire aux Vins Nature de Darwin, évoquée plus haut, attire désormais non seulement les amateurs, mais aussi des sommeliers de toute la France, curieux de ce Bordeaux « hors cahier des charges ».
  • Le Salon Rue89 Bordeaux propose régulièrement des dégustations et rencontres avec ces nouveaux visages du Bordelais, dans une ambiance à la fois festive et pédagogique (édition 2023 avec plus de 30 vignerons présents et autour de 1500 visiteurs en une seule journée).
  • D’autres initiatives fleurissent : “Les Festives”, regroupement à taille humaine de producteurs bio et nature dans les villages de l’Entre-deux-Mers, ou la “Petite foire des Natures” à Saint-Macaire qui réunit chaque été une dizaine de domaines originaux.

Ce maillage festif produit du lien, permet à la parole du vigneron d’aller plus loin que l’étiquette, et pour beaucoup, c’est le point d’entrée dans la découverte du vin naturel à Bordeaux.

L’engagement collectif, socle de la résilience

L’émergence de ces réseaux n’est pas due au hasard ou à un simple effet de mode. Elle s’explique aussi par les crises traversées : gel destructeur de 2017, crise du mildiou en 2018, chute des prix du vrac. Selon les chiffres de la Chambre d’Agriculture de Gironde, près de 30% des exploitations bio/nature ont eu recours à l’entraide collective ces cinq dernières années pour survivre à ces aléas.

Les réseaux bordelais s’organisent en véritables compagnonnages :

  • Prêt de main d’œuvre lors des vendanges ou du palissage.
  • Échanges de moûts ou de cuves en cas de volume faible ou de contamination accidentelle.
  • Mise en commun de savoir-faire œnologiques (gestion des fermentations, analyses en laboratoire partagé).

Loin du mythe du vigneron solitaire, c’est ici tout un territoire de solidarité qui prend forme, à contre-pied d’une histoire du Bordeaux industriel. Dans chaque chai solidaire, c’est tout l’écosystème rural qui respire mieux.

Quelques anecdotes et figures marquantes du collectif

Amandine, jeune vigneronne de Pompignac, raconte : « Quand j’ai perdu 80% de ma récolte à cause du gel, ce sont les autres qui m’ont prêté des raisins pour que je n’arrête pas l’aventure. L’an prochain, j’ai fait pareil pour une autre, c’est cyclique. » (source : entretien lors du Salon Darwin 2023)

À Bassens, des vignerons urbains, comme ceux des Chais du Port de la Lune, se coordonnent chaque année pour organiser des cueillettes citoyennes, invitant riverains et étudiants à participer à une vendange qui se termine toujours par un bal dans la cour du hangar. Un autre visage du Bordeaux populaire et participatif.

Dans les Graves, la famille Hubert (Château Peybonhomme-les-Tours) prend régulièrement part à des actions dites « desherbages solidaires » : on se relaie, on bêle, on chante, on arrache les adventices sur plusieurs micro-parcelles, redonnant sens au mot “collectif”.

Un impact grandissant – mais des défis à l’horizon

La montée en puissance de ces collectifs change la donne dans un vignoble où 90% de la production reste standardisée (source : FranceAgriMer, 2022). Le volume des vins naturels bordelais reste minoritaire : au dernier recensement (La Vigne, 2023), ils représentent environ 1,5% de la production totale, soit à peine 5 à 6 millions de bouteilles toutes couleurs confondues. Pourtant, leur influence dépasse de très loin leur volume : visibilisation médiatique, intérêt accru de la jeune génération, nouveaux marchés à l’export (Scandinavie, Japon, USA) ouvrent des perspectives.

Les défis persistent : lourdeur des démarches administratives, coût du bio, manque de reconnaissance institutionnelle (malgré l’intégration en 2022 d’un Groupe d’Intérêt Économique dédié aux “alternatifs” par la Chambre d’agriculture), mais la dynamique reste vivace.

Bordeaux, un laboratoire vivant

Les réseaux et collectifs de vignerons naturels à Bordeaux sont aujourd’hui bien plus qu’un rempart contre la solitude ou une réponse artisanale à la crise : ils incarnent un mouvement de société où le goût, le paysage, la relation à la terre et la solidarité se renouvellent.

Sans slogans tonitruants ni passéisme, ces collectifs montrent un Bordeaux en mutation, ouvert, parfois fragile, mais d’une vitalité réjouissante — un Bordeaux ouvert sur ses singularités et qui, peut-être, inspire d’autres vignobles en quête de sens.

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