L’autre Bordeaux : à la découverte des collectifs du vin naturel en Gironde

1 novembre 2025

Pourquoi les collectifs naturels sont-ils essentiels en Gironde ?

Au pays des châteaux, s’allier devient un acte politique autant qu’agricole. Face aux structures colossales, le vignoble naturel girondin voyage à contre-courant. Se regrouper, c’est partager l’entraide, la visibilité, mutualiser les moyens (chais, tracteurs, salons, conseils), gagner une parole collective face aux instances réglementaires, ouvrir les portes à des styles libérés et pluriels.

  • En 2022, moins de 1% du vignoble bordelais (soit à peine 1 050 hectares sur près de 110 000 selon les chiffres du CIVB et d’Agreste) est travaillé en nature, sans sulfites ajoutés ni intrants œnologiques.
  • Cette ultra-minorité doit se rendre visible, lutter contre la stigmatisation, tisser des liens avec sommeliers, cavistes, consommateurs curieux.
  • Les collectifs permettent une innovation continue – sur les pratiques, mais aussi sur la commercialisation et la pédagogie autour du vin naturel.

Bordeaux pirates : pionniers d’un Bordeaux renégat

Impossible d’évoquer la mosaïque girondine sans parler des Bordeaux Pirates, ce collectif fondé en 2015, affichant sa singularité sur l’étiquette comme à la table. Un nom clin d’œil, mi-provocation, mi-manifeste, pour désigner ces vigneron·nes nés dans le giron bordelais, mais en rupture volontaire avec les codes huilés de l’appellation.

  • Exigence majeure : la production de vins rouges, blancs (et orange parfois) sans intrant ni manipulation, sur des vignes conduites en bio ou biodynamie.
  • Figure de proue : Pierre Guigui, sommelier et initiateur du collectif, a accompagné la reconnaissance du vin naturel en France (source : La Revue du vin de France).
  • Membres emblématiques : Vignobles Dubernat (en AOC Cadillac Côtes de Bordeaux), Les Chais du Port de la Lune, Château Terre Forte, Le Champ des Treilles…
  • Actions : salons “Pirate”, dégustations, plaidoyer pour une charte commune, défense d’un Bordeaux vivant contre la standardisation industrielle.

Loin de l’iconoclasme gratuit, leur but est d’ouvrir les portes — pas de les claquer. Le style “pirate” ? C’est d’abord une relecture sensible du fruit, de l’équilibre, des terroirs singuliers (et parfois oubliés), sans fard sulfuré.

S!RAH : l’ode aux vigneronnes engagées

S!RAH (Syndicat Indépendant des Révoltées Amoureuses de l’Hédonisme) bouscule la scène des collectifs vinicoles par sa voix résolument féminine. Composé d’une quinzaine de vigneronnes naturelles et militantes, il fédère une nouvelle dynamique dans une région où l’entre-soi masculin tenait historiquement le haut du pavé.

  • Fondation : 2021, autour de la volonté de visibiliser le travail des femmes dans le milieu naturel (source : Terre de Vins)
  • Département d’ancrage : Gironde, mais rayonne sur tout le Sud-Ouest.
  • Initiatives : soirées-dégustations, débats sur l’égalité dans la viticulture, ateliers pédagogiques auprès du jeune public, lutte contre les discriminations.
  • Noms à retenir : Ludivine Lenoir (Chai Maya à Barsac), Laurence Alias (Château Grand Launay), Béatrice Foucher (L’Îlot-Vins à Blaye)…

La force de S!RAH ? Design, humour, engagement, mais aussi une sincère sororité : les échanges de matériel, la mutualisation des embouteillages et une communication inventive, portée sur le lien avec la société civile.

Viti-vini biodynamiques : l’au-delà de la bio en collectif

En Gironde, la biodynamie se tresse à la philosophie des vins naturels, mais passe par une logique collective. Depuis dix ans, plusieurs groupements de vignerons biodynamiques, tels que le “Groupe Vignerons Biodynamiques d’Aquitaine”, structurent échanges techniques, commandes groupées de préparations, et partage d’expertises sur composts, extraits végétaux ou traitements alternatifs.

CollectifStructurationMembres notables
Vignerons Biodynamiques d’Aquitaine Groupes de travail, ateliers terrain, formation annuelle Château Falfas (Bourg), Domaine du Pech (Marmandais limitrophe)
  • Plus de 70 domaines réunis sur la Gironde, la Garonne et le Lot-et-Garonne, selon Biodynamie Demeter France (2023).
  • Organisation de “Portes ouvertes Biodynamie” chaque printemps : expérimentation commune, innovations sur les couverts végétaux et la vinification sans intrants.

Leur secret ? Échanger sans relâche sur l’adaptation climatique, les risques du soufre, l’équilibre un peu “brutal” de certains terroirs girondins au naturel.

Les Chais du Port de la Lune : mutualiser, résister, exister

Né sur les quais de Bordeaux, “Les Chais du Port de la Lune” fédère une dizaine de néo-vignerons et micro-négociants autour d’un chai urbain. Ici, tout se pense hors les murs des propriétés classiques : achat de raisins bios ou nature, vinifications collectives, cuvées coopératives. Un laboratoire organique où l’on croise aussi bien des bouteilles signées Pierre Rousse ou Frédéric Simon, que de jeunes aventuriers du goût.

  • Chiffre marquant : Près de 80 000 bouteilles chaque année transitent par ce chai partagé, selon Sud Ouest (2023).
  • Public : Citadins curieux, bars à vins, et même festivals de musique (notamment le Bordeaux Open Air).
  • Démarche : Esprit “makers”, mutualisation totale (inox, pressoirs, amphores), sans chapelle stylistique, favorise l’agilité créative.

Ici, la force du collectif est aussi urbanité. En s’ouvrant au public, en multipliant les événements, ils défendent un Bordeaux “pour tous”, populaire et sensoriel — réinventant la tradition des négociants du vieux port.

Vignerons engagés indépendants : des réseaux locaux connectés

Tous les collectifs ne s’affichent pas officiellement. Certains réseaux, informels, maillent le territoire ici et là : échanges de services, “tournées” de dégustations dans les fermes amies, mini-salons lors de foires bio. Cette atmosphère coopérative, à la fois intime et généreuse, rappelle ce que fut la “tournée des caves” du passé, mais à l’ère du vivant.

  • L’association Bordeaux BIO, née en 1998, héberge aujourd’hui plus de 150 domaines labellisés AB ou en conversion — dont une vingtaine travaillant sans intrants (source : CIVB).
  • Initiatives majeures : Bordeaux fête le vin bio, participation annuelle au festival SOif! à Bordeaux, ateliers pédagogiques, actions de lobbying pour faire évoluer la réglementation autour des sulfites.

Au-delà d’un sigle, cette mouvance tire sa force d’une géographie affective : les Graves rouges confidentielles du Château du Champ du Possible à Portets, les micro-cuvées du Clos du Jaugueyron à Margaux, ou les projets collectifs de la Cave En Friche à Libourne s’inscrivent dans cette dynamique d’entraide, inventant des alliances à géométrie variable, souples, mais robustes.

Rencontres et festivités : quand le collectif devient festin

Le collectif, en Gironde, se fête et se partage. On le retrouve lors de salons populaires et indociles : Les vins libres de Bordeaux (fameux, parfois nomades d’une commune à l’autre), Festi’Vino à la Maison du Vin de Bordeaux, SOif! au Marché des Douves tous les étés, le Glou Glou Festival à Blaye ou les intemporelles dégustations du Chai Soutine.

  • Moments incontournables : Dégustations les pieds dans la Garonne, stands où l’on partage un pain bio aussi sérieusement qu’une macération ardente, invités-musiciens et cuvées en primeur.
  • Soutiens institutionnels : Depuis peu, le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) s’intéresse aux salons natures pour séduire une nouvelle génération de consommateurs (source : CIVB communiqué 2023).

Entre transmission et avenir : la puissance fragile de l’équipage nature

Ces collectifs, qu’ils soient déclarés ou secrets, pirates ou citadins, femmes ou biodynamistes, partagent la même urgence : rendre visible une autre vision du Bordeaux. Leur pouvoir réside dans le dialogue, le partage des connaissances agronomiques et humaines, la résistance devant la norme, mais aussi dans la fête, et l’envie de transmettre.

La Gironde n’est pas seulement le terrain des géants du vin ; elle devient, par ses collectifs, une école polyphonique de la nuance naturelle. Pour qui cherche des émotions vraies dans le verre, marcher dans leurs pas, c’est rencontrer l’essence mouvante, plurielle, et joyeuse du Bordeaux nature.

En savoir plus à ce sujet :